Boris Cyrulnik et la résilience : l'homme qui a popularisé le concept en France
En France, un nom est indissociable de la résilience : Boris Cyrulnik. Ce neuropsychiatre et éthologue a fait passer le mot du vocabulaire des ingénieurs à celui du grand public, à travers des livres vendus à des centaines de milliers d'exemplaires. Mais attention à un contresens fréquent : Cyrulnik n'a pas inventé la résilience. Il l'a rendue populaire, incarnée, racontée. Le concept, lui, venait de la recherche anglo-saxonne.
Un homme qui parle de ce qu'il connaît
Boris Cyrulnik est né le 26 juillet 1937 à Bordeaux, dans une famille juive d'immigrés d'Europe de l'Est. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ses parents sont arrêtés, déportés et assassinés. Lui-même, enfant, échappe de justesse à une rafle et survit caché, confié à des personnes qui le protègent. Cette histoire n'est pas un détail biographique : elle est la matrice de toute son œuvre. Quand Cyrulnik parle de la capacité à se reconstruire après l'indicible, il parle aussi de lui.
Devenu médecin, il consacre sa carrière à comprendre comment des enfants ayant vécu le pire parviennent, parfois, à se construire une vie debout. Son apport n'est pas d'avoir découvert un mécanisme en laboratoire, mais d'avoir donné une langue et des récits à un phénomène que la recherche décrivait de façon abstraite.
Le concept clé : le « tuteur de résilience »
S'il ne fallait retenir qu'une idée de Cyrulnik, ce serait celle-là. Un « tuteur de résilience » est une personne — ou parfois un lieu, une activité, une passion — qui tend la main à celui qui a été fracassé et l'aide à reprendre un développement. Comme le tuteur qui soutient une jeune plante, il n'agit pas à la place de la personne : il lui offre un appui pour repousser dans une direction vivable.
De là découle la thèse la plus importante de Cyrulnik : la résilience n'est jamais solitaire. « Seul, il n'y a pas de résilience possible », répète-t-il. On ne se reconstruit pas par la seule force de sa volonté, mais dans une rencontre — un regard qui ne réduit pas la personne à sa blessure. Cela va à rebours du mythe du « battant » qui s'en sort tout seul : pour Cyrulnik, se relever est un acte relationnel.
Il insiste aussi sur le rôle du récit. Mettre des mots sur ce qui est arrivé, transformer le trauma en histoire que l'on peut raconter, c'est déjà commencer à reprendre la main. D'où le titre paradoxal de l'un de ses livres, Un merveilleux malheur : non pas que le malheur soit une chance, mais qu'on puisse en faire quelque chose.
Ses livres pour aller plus loin
Quatre ouvrages, tous publiés chez Odile Jacob, jalonnent sa réflexion sur la résilience :
Un merveilleux malheur (1999) — le livre qui a lancé le mot dans le débat public français. Les Vilains Petits Canards (2001) — comment des enfances abîmées peuvent se métamorphoser, en écho au conte d'Andersen. Le Murmure des fantômes (2003) — sur la façon dont le passé continue de parler en nous. Sauve-toi, la vie t'appelle (2012) — le plus autobiographique, où il revient sur sa propre enfance de guerre.
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La popularité même du concept a fini par lui nuire, et il serait malhonnête de le passer sous silence. Trois critiques reviennent, portées par des chercheurs et des essayistes sérieux.
Le flou conceptuel. À force d'être appliqué à tout — les individus, les villes, les entreprises, les écosystèmes —, le mot « résilience » a perdu en précision. Certains y voient un terme fourre-tout qui explique tout et donc plus grand-chose.
L'effet culpabilisant. Présenter la résilience comme une aptitude que certains posséderaient revient, en creux, à faire porter le poids de l'échec à ceux qui ne « s'en sortent » pas : « pourquoi n'êtes-vous pas résilient, vous ? » Or la résilience dépend largement de facteurs extérieurs — les ressources, l'entourage, la chance de croiser un tuteur — que la personne ne choisit pas.
La critique politique. C'est la plus radicale. Des auteurs comme Thierry Ribault (dans Contre la résilience) reprochent à la notion de faire accepter l'inacceptable : au lieu de changer les causes de la souffrance — injustice, précarité, catastrophe —, on inviterait les victimes à « s'adapter ». Le psychiatre Serge Tisseron, sans rejeter le concept, invite lui aussi à en mesurer les limites. Ces critiques visent moins Cyrulnik lui-même que l'usage social et médiatique devenu abusif de son idée.
Un cas concret
L'exemple que Cyrulnik aime donner est le sien, mais on peut le décliner. Imaginons une adolescente placée après des violences familiales. Livrée à elle-même, la statistique lui est défavorable. Mais elle croise une professeure de français qui, sans jouer à la sauveuse, lui fait confiance, l'encourage à écrire, la considère comme quelqu'un d'autre que « la fille du dossier ». Des années plus tard, cette élève dira que tout a basculé là. La professeure n'a pas effacé le passé ; elle a été un tuteur, un point d'appui autour duquel une vie a pu se réorganiser. C'est exactement ce que Cyrulnik veut dire : la résilience est une rencontre.
L'essentiel
Boris Cyrulnik a offert à la France une manière de penser le relèvement après l'épreuve : non comme un exploit solitaire, mais comme un processus relationnel où comptent le lien, le récit et le sens. On lui doit le « tuteur de résilience » et l'idée que le malheur, sans jamais être bon, peut se dépasser. Reste à garder l'esprit critique : la résilience n'est pas une injonction, et personne ne devrait se sentir coupable de ne pas « rebondir » assez vite. C'est un chemin possible, pas un devoir.
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