Gérer ses émotions au travail : ce que dit la science (et ce qui épuise vraiment)

Gérer ses émotions au travail : ce que dit la science (et ce qui épuise vraiment)

Le travail est un théâtre émotionnel permanent : frustration face à une décision absurde, colère devant une injustice, stress d'une échéance, agacement d'un client. La question n'est pas de savoir si l'on ressent des émotions au bureau — c'est inévitable — mais comment les gérer sans les refouler ni les déverser sur les autres.

Cacher ses émotions épuise

La sociologue Arlie Hochschild (UC Berkeley) a nommé en 1983 le travail émotionnel : cet effort constant pour afficher l'émotion « attendue » par le rôle. Elle distingue deux façons de s'y prendre. Le jeu en surface (surface acting) consiste à feindre une émotion qu'on ne ressent pas — sourire alors qu'on bout. Le jeu en profondeur (deep acting) consiste à modifier réellement ce que l'on ressent.

La différence est loin d'être anodine. Une méta-analyse de Hülsheger et Schewe (2011) confirme que le jeu en surface est associé à davantage d'épuisement professionnel et de burnout, tandis que le jeu en profondeur, lui, n'y est pas lié. Faire semblant use ; changer réellement son regard sur la situation protège. Masquer ses émotions n'est donc pas une solution durable.

Réévaluer plutôt que réprimer

Cette intuition rejoint les travaux du psychologue James Gross (Stanford) sur la régulation émotionnelle. Il oppose deux stratégies : la suppression (contenir l'expression une fois l'émotion là) et la réévaluation (reformuler la situation en amont pour changer l'émotion elle-même). La suppression a un coût : elle n'apaise pas le vécu intérieur, altère la mémoire de la scène (Richards & Gross, 2000) et refroidit la relation — l'interlocuteur le sent. La réévaluation, elle, est bien plus économique. Concrètement : plutôt que de ravaler votre colère quand un collègue vous coupe la parole, reformulez — « il est stressé par sa deadline » — ce qui désamorce l'émotion à la source.

Mettre des mots sur ce que l'on ressent

Un geste simple aide énormément : nommer l'émotion. L'étude de Matthew Lieberman et de son équipe (UCLA, Psychological Science, 2007) a montré par IRM que le simple fait de mettre un mot sur une émotion (« je suis en colère », « là, je suis anxieux ») réduit l'activité de l'amygdale, le centre de l'alarme, et mobilise le cortex préfrontal. La formule popularisée « name it to tame it » (nommer pour apprivoiser) — due au psychiatre Dan Siegel (2011) — résume bien le mécanisme. Au travail, cela peut être aussi discret que l'écrire sur un carnet entre deux réunions.

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Se défouler ne marche pas

Un mythe tenace veut qu'il faille « évacuer » sa colère pour aller mieux. C'est faux. Les travaux de Brad Bushman (2002) l'ont clairement montré : taper dans un coussin ou ruminer en « se défoulant » augmente l'agressivité au lieu de l'éteindre. La catharsis est une illusion : plus on nourrit la colère, plus elle grandit. Mieux vaut se mettre en retrait quelques minutes, respirer, et laisser l'intensité redescendre avant d'agir.

Décrocher après le travail

Enfin, gérer ses émotions au travail se joue aussi… en dehors. La chercheuse Sabine Sonnentag (université de Mannheim) a établi l'importance du détachement psychologique : la capacité à se déconnecter mentalement du travail le soir et le week-end (Sonnentag & Fritz, 2007). Ceux qui ruminent leurs journées récupèrent mal et arrivent le lendemain déjà à cran. Couper les notifications, marquer une transition (un trajet, du sport, une activité absorbante) restaure la réserve émotionnelle.

Un cas concret

Léa encaisse une remarque injuste de son responsable devant l'équipe. Réflexe A : elle sourit, ravale (jeu en surface), puis passe sa soirée à ruminer — et revient épuisée. Réflexe B : elle nomme intérieurement ce qu'elle ressent (« humiliation, colère »), s'accorde cinq minutes dehors pour laisser l'intensité tomber (au lieu de « se défouler »), réévalue la scène (« il était sous pression, ce n'était pas contre moi »), puis, au calme, demande un point en tête-à-tête pour dire les choses en « je ». Même événement, deux trajectoires : l'une use, l'autre préserve.

Ce qu'il faut retenir

Gérer ses émotions au travail ne veut pas dire les cacher — masquer épuise. Cela veut dire les reconnaître (les nommer), les reformuler (réévaluer plutôt que réprimer), ne pas les nourrir (le défoulement aggrave), et savoir décrocher pour récupérer. Ce sont des compétences, et elles s'entraînent.

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