L'argent fait-il le bonheur ? Ce que dit vraiment la science

L'argent fait-il le bonheur ? Ce que dit vraiment la science

« L'argent ne fait pas le bonheur », dit le proverbe. « Mais il y contribue », ajoute-t-on en souriant. Qui a raison ? La science a longuement étudié la question, et sa réponse est plus subtile — et plus utile — que le proverbe. La voici.

Une querelle scientifique féconde

Commençons par la vérité qui dérange les deux camps : oui, l'argent a un effet sur le bonheur, mais plus faible et plus complexe qu'on ne l'imagine. En 2010, les prix Nobel Daniel Kahneman et Angus Deaton concluaient que le bien-être émotionnel quotidien augmentait avec le revenu, mais plafonnait autour de 75 000 dollars par an. En 2021, Matthew Killingsworth aboutissait à l'inverse : pas de plafond, le bonheur continuait de monter.

Plutôt que de s'affronter, les chercheurs ont fait une chose rare : une collaboration adverse. En 2023, Killingsworth, Kahneman et Barbara Mellers ont réanalysé ensemble les données. Le verdict : pour la plupart des gens, le bonheur continue de croître avec le revenu, même au-delà de 100 000 dollars ; mais pour une minorité déjà malheureuse, l'argent aide seulement jusqu'à un certain point, puis ne change plus rien. Autrement dit : l'argent peut acheter un peu de bonheur à qui va globalement bien, mais il ne répare pas un mal-être profond.

Pourquoi l'argent déçoit si souvent

Trois mécanismes l'expliquent. D'abord l'adaptation : on s'habitue vite à sa nouvelle voiture, à son nouveau salaire, et le plaisir s'émousse. Ensuite la comparaison sociale : notre satisfaction dépend moins de ce qu'on a en absolu que de ce qu'on a par rapport aux autres — et en montant, on change de cercle, la référence se déplace, on se sent à nouveau « en dessous ». Enfin le coût caché : courir après l'argent dévore le temps, l'énergie et les relations, précisément les ingrédients qui, eux, font durablement le bonheur.

Le psychologue Tim Kasser a consacré sa carrière à cette question et son constat est net : à revenu égal, plus une personne place ses aspirations dans la richesse et la possession, moins elle rapporte de bien-être. Le matérialisme n'est pas seulement inefficace : il est corrélé à plus d'anxiété.

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Dépenser mieux, pas plus

Si l'argent doit servir le bonheur, encore faut-il savoir le dépenser. La recherche est ici précise. Achetez des expériences, pas des choses : Leaf Van Boven et Thomas Gilovich ont montré qu'un voyage ou un repas partagé procure plus de bonheur que le même argent en biens matériels — on s'y habitue moins, ils se bonifient dans le souvenir et nous relient aux autres. Achetez du temps : payer pour se délester de corvées détestées améliore le bien-être (Ashley Whillans, 2017). Et surtout, dépensez pour les autres : les travaux de Dunn, Aknin et Norton montrent que donner rend plus heureux que se faire plaisir, dans la plupart des cultures étudiées.

Un cas concret

Marc, 41 ans, a longtemps cru qu'une augmentation résoudrait son mal-être. Il l'a obtenue — puis, six mois plus tard, s'est retrouvé exactement aussi insatisfait, avec seulement une voiture plus chère à laquelle il ne prêtait déjà plus attention. C'est en changeant sa façon de dépenser qu'il a senti la différence : il a réduit ses achats d'objets, réservé un vrai week-end avec de vieux amis, et pris l'habitude d'offrir régulièrement. « Le paradoxe, dit-il, c'est que je dépense moins pour moi et que je me sens plus riche. »

Alors, l'argent fait-il le bonheur ? Il achète surtout l'absence de certains malheurs — l'angoisse de la fin de mois, l'insécurité. Sortir du manque change énormément le bien-être ; passer du confortable au très riche, beaucoup moins. Et jamais l'argent ne comble un vide de sens ou de liens. Le proverbe avait raison sur l'essentiel : ce qui compte le plus ne s'achète pas.

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