L'ennui : pourquoi on s'ennuie (et comment en sortir)
« Je m'ennuie. » Trois mots qu'on prononce avec une pointe de culpabilité, comme s'il s'agissait d'un défaut. Pourtant, l'ennui est une expérience universelle, et la recherche en psychologie l'a longuement disséqué ces quinze dernières années. Comprendre pourquoi on s'ennuie est la première étape pour en faire un allié plutôt qu'un gouffre.
L'ennui, ce n'est pas « ne rien avoir à faire »
La définition de référence vient de l'équipe de John Eastwood (Boredom Lab, université York au Canada). Dans un article marquant (The Unengaged Mind, Perspectives on Psychological Science, 2012), les chercheurs définissent l'ennui comme « l'expérience désagréable de vouloir, sans y parvenir, s'engager dans une activité satisfaisante ». Le point-clé : l'ennui est d'abord un échec de l'attention. On veut être absorbé par quelque chose, mais notre esprit n'y arrive pas — et cette impuissance est pénible.
C'est pourquoi on peut s'ennuyer en vacances comme en réunion : ce n'est pas le vide d'activité qui crée l'ennui, mais l'incapacité à accrocher son attention à quelque chose qui en vaut la peine.
Deux causes : l'attention et le sens
Erin Westgate et Timothy Wilson (université de Virginie) ont affiné cette idée avec le modèle MAC (Boring Thoughts and Bored Minds, Psychological Review, 2018). Selon eux, on s'ennuie dans deux cas de figure : quand notre attention n'est pas correctement sollicitée (tâche trop facile ou trop difficile, impossible à « accrocher ») et/ou quand ce qu'on fait manque de sens. Deux leviers différents, donc deux remèdes différents.
Cette distinction est précieuse : un travail peut être intellectuellement exigeant et profondément ennuyeux s'il nous paraît absurde ; à l'inverse, une tâche simple devient supportable si on y met du sens.
À quel point redoute-t-on l'ennui ?
Une expérience devenue célèbre en donne la mesure. Dans une étude publiée dans Science en 2014 (Just think), des participants étaient laissés seuls 15 minutes dans une pièce nue, avec pour seule option de s'auto-administrer un léger choc électrique. Résultat : 67 % des hommes et 25 % des femmes ont préféré se faire mal plutôt que de rester seuls avec leurs pensées. Un chiffre à prendre pour ce qu'il est — une illustration frappante dans une situation très particulière, pas une loi universelle — mais qui dit quelque chose de notre inconfort face au vide.
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Voir le guideEt si l'ennui était utile ?
Car l'ennui n'est pas seulement un creux : c'est un signal. Pour Wijnand van Tilburg et Eric Igou (Motivation and Emotion, 2012), l'ennui nous fait ressentir que la situation est sous-stimulante et qu'elle manque de sens — et par là, il nous pousse à chercher activement des activités plus signifiantes. L'ennui est une alarme qui dit : « ce que tu fais ne te nourrit pas, bouge. »
Il peut même être fécond. Sandi Mann et Rebekah Cadman (Creativity Research Journal, 2014) ont montré qu'après une tâche volontairement ennuyeuse (recopier des numéros d'un annuaire), des participants trouvaient ensuite davantage d'idées créatives — l'esprit, privé de stimulation, se met à vagabonder et à rêver. L'effet reste modeste et dépend du contexte, mais il invite à ne pas combler chaque micro-vide par l'écran.
Un cas concret
Thomas, 32 ans, s'ennuie chaque dimanche après-midi et comble ce creux par des heures de défilement sur son téléphone — sans que l'ennui ne parte, au contraire. En appliquant la grille du modèle MAC, il pose deux questions : est-ce un problème d'attention ou de sens ? Il réalise que son dimanche ne manque pas d'occupations mais de sens. Il bloque désormais ce créneau pour un atelier de menuiserie, activité exigeante et porteuse de sens pour lui. L'ennui dominical a disparu — non parce qu'il s'est « occupé », mais parce qu'il a répondu au bon signal.
Quand l'ennui s'installe
Un dernier point d'honnêteté. Les travaux sur la « propension à l'ennui » (échelle de Farmer et Sundberg, 1986) montrent qu'une tendance chronique à s'ennuyer est associée — le lien est corrélationnel, pas causal — à davantage de symptômes dépressifs, de solitude et de conduites à risque. Autrement dit, un ennui ponctuel est sain et créatif ; un ennui permanent qui s'accompagne d'une perte de goût pour tout mérite qu'on en parle à un professionnel. Les philosophes l'avaient pressenti : de Pascal, qui voyait dans le « divertissement » notre fuite devant le vide, à Schopenhauer, pour qui la vie oscille « de la souffrance à l'ennui », l'ennui dit toujours quelque chose. À nous de l'écouter.
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